Récit biographique, agrémenté, issu de celui de Donatienne pour L’Encinémathèque

Nous sommes en 1919. La jeune Alice Lamoureux est obligée d’annoncer aux siens, qu’elle attend un enfant “sans père” ! On imagine le scandale dans la petite ville de Saint-Mandé  ! Son père, Félix, veuf, militaire, est inflexible  : pas question qu’elle reste à la maison ! Elle trouve un logement indépendant et un emploi d’emballeuse de produits pharmaceutiques. Le 4 janvier 1920, Alice met au monde un garçon qu’elle déclare Robert Marcel Adolphe Lamoureux. Félix., le grand-père, ému, récupère sa fille et le bébé de 8 mois dans sa maison de Saint-Mandé. Le petit Robert, aussitôt entouré d’affection, connaît une petite enfance heureuse.

Mais voilà que l’Oncle Jean, atteint de tuberculose, disparaît à l’âge de 25 ans, causant le premier grand chagrin dans la vie de l’enfant. Eloigné pour éviter la contagion, celui-ci se retrouve chez une cousine fermière dans le Berry. Là, médusé, il voit un jour courir un canard sans tête. A quoi ça tient, une histoire  !

Retour à Saint-Mandé

Voici le  jeune garçon  revenu auprès d’une « toute petite maman vaillante » qui n’oubliera jamais, sur les mots de recommandation à lui laissés sur la table, de signer « Ta maman qui t’aime ». En pensant à elle, « timide et rose », il écrira un jour ce petit bijou sur une musique si tendre, « Histoire des roses » qu’il chantera lui-même plus tard dans les cabarets.

L’école lui est une horreur. Paresseux et inattentif, il n’arrive pas à se concentrer.Contre toute attente, en 1932, il décroche tout de même le certificat d’études. Cette année là, Alice décide de lui faire rencontrer l’auteur de ses jours. Il habite en Charente, est marié et a trois enfants. Robert verra à deux reprises ce « monsieur », qui décèdera quelques années plus tard.

La jeunesse au Rayon

Pierre De Ronsard – 1620

Ses premières lectures furent, comme pour beaucoup de gamins de cette époque « Les Pieds Nickelés » et, plus sérieusement, les aventures de Mark Twain. Un jour, dans une panière du patronage, le Rayon de Saint-Mandé, il découvre des livres de littérature classique. Il emporte « deux kilos de Ronsard, deux de Molière » à la maison, faisant ainsi inconsciemment ses premiers pas vers le théâtre. Son projet immédiat est de ne plus aller à l’école. Il y parvient en se faisant embaucher par l’épicier du quartier. Il pratiquera ainsi plusieurs petits boulots variés : la maçonnerie, la plonge dans les restaurants, le vernissage… Heureux temps de l’entre-deux guerres où les artisans affichaient sur leur porte leurs offres d’emploi !

« Saint-Mandé » de Robert Lamoureux

Saint-Mandé pour moi, c’est un petit village
Je croise dans la rue des gens que je connais
Je pourrais mettre un nom sur tous les visages
Et si le bon Dieu veut, c’est la que je mourrais.

On a une grande rue, où sont les boutiques
C’est là qu’on descend faire les commissions
On l’a baptisé Rue de la République
L’ancien maire avait de l’imagination

Quand je vais m’y promener, j’y rencontre des dames
Que j’ai embrassé tout môme tant et plus
L’une d’elle s’est marié d’ailleurs avec un gendarme
On se salue toujours, mais, on ne s’embrasse plus

On a une église qui est ni laide ni belle
Dedans y’a la lampe qui brûle jour et nuit
Et pis y’a le même curé et les mêmes fidèles
Et pis y’aura moi quand j’aurais vieilli

Sain-Mandé, n’étant pas très loin de la Seine,
On entend parfois hurler les bateaux
C’est un signe de pluie, la chose est certaine
On saute sous le pépin, et crac, le temps reste au beau

Y’a bien entendu un quartier de la ville
Où sont les gens riches et les belles maisons
Bourgeois, messe d’onze heures, complets fil à fil,
Quinze chevaux, chapeaux, mariage de raison

Pis, y’a l’autre coté, le coté barrière
Le coin qui s’éveille au premier métro
Ouvrier, mitron, viens donc boire un verre
A bas les patrons, usines et marmots

C’est une petite ville calme et provinciale
Avec ses ragots et ses jalousies
Elle prend sa gaieté dans sa capitale
Et dans sa banlieue sa mélancolie

Mais quand je vois mon fils courir hors d’haleine
Vers la communale, où j’ai tout appris
Acheter ses sucettes où j’achetais les miennes
Je suis dans Saint-mandé comme dans un abri

C’est un grand chez moi, c’est un domicile
Les rues les maisons c’est mon mobilier
C’est à Saint-Mandé que j’ai le cœur tranquille
Et si le bon Dieu veut, c’est là que je mourrais

Etre un homme dans les années 40

Danielle Darrieux – 1938

Premiers flirts, premières amours… Le cinéma l’attire, surtout la ravissante Danielle Darrieux, qui sera un jour sa partenaire.

Voici la guerre ! Robert est mobilisé : classe 40, 1er contingent. Direction Issoire, puis Anduze dans le Gard, pour finir par les chantiers de jeunesse. Idéologiquement, il fait encore partie des 40 millions de Français pétainistes, pour reprendre l’expression de Robert Amouroux.

Par la suite, Robert apprendra l’existence d’un fils, né en 1941, dans le désordre de l’occupation. Tout le clan adoptera alors à bras ouverts Robert-Jacques et sa petite famille, donnant ainsi la chance au grand comédien d’être l’heureux grand-père de nombreux petits enfants.

Il parvient un peu plus tard à rentrer à Paris. En 1942, il épouse Simone Chaigneau, une amie d’enfance, employée de banque. Le couple vit dans un tout petit appartement, avec belle-maman ! Pas l’idéal, mais ça vous crée des souvenirs à raconter dans les soirées ! Leur premier bébé, Jean-Louis , voit le jour en août 1943. Cette paternité lui évite le Service du Travail Obligatoire et l’inévitable départ en Allemagne. Peu à peu, il devient réfractaire à l’idéologie dominante et sa bienveillance à l’égard du gouvernement de Vichy s’estompe.

Il se cache et, après quelques péripéties, entre dans la Résistance : « Je n’ai appartenu à la Résistance que tardivement et sans grands risques. Durant ces années noires, je me suis seulement appliqué à rester libre et, avec beaucoup de chances, j’y suis parvenu ».

Rencontre avec le destin

Raymond Legrand

Pour fuir l’échec de son mariage, Robert choisit de partir en Algérie. Comptable pendant 2 ans à Colomb-Béchar, il se construit une réputation de bricoleur et de réparateur en machine à écrire de l’armée ! Tout naturellement, de retour dans la métropole, il monte sa petite entreprise. Pour lancer l’affaire, il fait du démarchage. Il pousse un jour la porte des Editions Vandair, sans réaliser qu’il s’agit d’une maison d’édition de musique. Avec audace, il propose le recueil de chansons qu’il avait composées par plaisir et qui traîne toujours dans son cartable.

Madame Legrand, épouse de Raymond et mère de Michel Legrand, tous deux compositeurs, l’incite à concevoir des refrains sur Paris. La nuit suivante, il en écrit trois. N’ayant aucune notion de solfège, il se contente de les fredonner. L’un d’entre eux est retenu par Yves Montand, un autre par André Dassary, mais le succès, fort peu volage, se fait désirer.

Une voix

Robert Lamoureux comprend vite qu’il peut faire naître l’hilarité en racontant lui-même ses petites histoires. Est-ce son timbre de voix si particulier, dû à un polype sur les cordes vocales, qui fait qu’on le remarque ? Ou peut-être sa gouaille de titi parisien ? Toujours est-il qu’il se produit bientôt dans des brasseries, des cabarets comme « L’Amiral » ou « Le Liberty’s ». Il fait les saisons dans un grand hôtel des Sables d’Olonne. Pour arrondir les fins de mois, il s’autorise quelques publicités radiophoniques.

Entrée dans la cour des Grands

Robert Lamoureux et Edith Piaf

Pour une émission d’Henri Kubnik, il compose son premier grand succès, « Papa maman la bonne et moi », une chanson amusante entrecoupée de remarques tout aussi spirituelles et que toute la France reprend en chœur. Il se produit ensuite aux « Trois Baudets », côtoyant Raymond Devos et Fernand Raynaud . Il participe également à une comédie musicale avec Edith Piaf , dont la voix le charmera, mais il se tiendra volontairement à l’écart de la grande vedette dévoreuse d’hommes et de sa cour plus ou moins intéressée.
Après avoir fait rire aux éclats le président Vincent Auriol, il devient l’amuseur préféré des Français. Son couple se maintient, resserré par les naissances de Catherine (1954) et de Sophie (1956). Pouvant désormais se permettre un train de vie plus élevé, il installe son petit monde à Maison-Lafitte, dans une sorte de manoir.

Les téléviseurs trouvent peu à peu leur place dans les foyers hexagonaux. Notre fantaisiste apporte son concours à l’émission d’Henri Spade « La joie de vivre ». Dans la voiture qui l’emmène vers le plateau, il écrit le fameux sketch de « La chasse au canard » qui, comme chacun le sait, défendra chèrement ses plumes. Aux dernières nouvelles, il serait toujours vivant. Gageons qu’il le restera encore longtemps !

« Le cinéma est un art qui me restera étranger. Au-dessus de mes moyens. Je suis un amuseur, un raconteur, pas un acteur. Pour moi l’estrade, pas le plateau ! Je ne ferai jamais rien de bon au cinéma, le metteur en scène fut-il génial. Je tourne parce que cela me rapporte, mais chaque film m’est une corvée ! »

Robert Lamoureux, « Par trente-six chemins »

Pourtant, nombre de ses apparitions sur la toile blanche nous laissent des souvenirs empreints de nostalgie et de tendresse. Son humour fin touchait juste, sans jamais être méchant.

Meilleur second rôle

Plusieurs de ses premières apparitions ne sont que l’utilisation de ses talents du chansonnier qu’il est encore, ainsi, « Au Fil des ondes » animé par Pauline Carton, et « Le Don d’Adèle » en 1950 d’Emile Couzinet, mais aussi « Femmes de Paris » de Jean Boyer et « La Route du bonheur », une coproduction franco-italienne de 1953 tournée en deux versions. André Berthomieu lui offre enfin ses vrais premiers rôles dans « Le Roi des camelots » en 1950 et « Chacun son tour », dont il signe également la musique.

L’univers de Carlo Rim s’accorde bien avec le personnage qu’il s’est créé. Les deux hommes se rejoignent pour « Virgile » en 1953 et se recroisent deux ans plus tard dans « L’Escalier de service ». « Le Village Magique » de Jean-Paul Le Chanois de 1953 accueille, sous ses toiles, un jeune couple de français moyens en vacances, préfigurant ce qui va suivre…

Succès populaire

Et ce qui suit n’est autre que l’agrandissement cinématographique de la chanson qui a rendu Robert Lamoureux célèbre, « Papa, maman, la bonne et moi » en 1954. Cette famille inoubliable, composée de Fernand Ledoux (papa), Gaby Morlay (maman), Nicole Courcel (la bonne, puis l’épouse) et Robert Lamoureux (lui-même), est due à l’imagination de deux écrivains, Pierre Véry et Marcel Aymé, et d’un réalisateur à la sensibilité méconnue, Jean-Paul Le Chanois. Immense succès populaire sur fond d’une musique valsée de Georges Van Parys, l’oeuvre méritait bien qu’on lui donnât une suite, « Papa, maman, ma femme et moi » en 1955, tout aussi réussie.

« De tous les hommes illustres que j’ai eu l’honneur de rencontrer, je ne retiendrai que Sacha Guitry. C’est peu dire si j’ai adoré cet homme. »

Robert Lamoureux

Robert Lamoureux et Danielle Darrieux

Le maître appréciera également le ton drôle , caustique et distingué à la fois de Robert Lamoureux. Tant au théâtre ( « Faisons un rêve » avec Danielle Darrieux) qu’au cinéma, il n’hésite pas à lui confier ses personnages. Ainsi Latude, le célèbre prisonnier de la Bastille, roi de l’évasion, dans « Si Paris nous était conté » de 1955, ou encore l’amant de Danielle Darrieux dans « La vie à deux » en 1958, par Clément Duhour interposé.

Incontournable

A quatre ans d’intervalle, Robert Lamoureux campe à deux reprises le gentleman cambrioleur ; Arsène Lupin. Endossée sous le régime de Jacques Becker (« Les Aventures d’Arsène Lupin », 1956), la fameuse jaquette ressurgit devant l’objectif d’Yves Robert (« Signé Arsène Lupin » , 1959). L’acteur a pris de l’aisance et se montre crédible sous un habit qui n’est pas le sien. Avec le temps, cette incarnation cinématographique du héros de Maurice Leblanc nous paraît encore la plus crédible.

Robert Lamoureux et Magali de Vendeuil

Fin 1958, Robert finit par demander le divorce d’avec Simone. Mais, très proche de ses trois enfants, il fera tout pour les protéger. En 1961, Il part en tournée avec sa pièce « Un Rossignol chantait » et la jeune et jolie comédienne du Français, Magali de Vendeuil. Le rossignol chanta si bien que la princesse devint très vite Madame Robert Lamoureux. La naissance de leur fille France en 1964, viendra combler le couple.

D’acteur reconnu à réalisateur de génie

En 1960, Robert Lamoureux fait ses débuts de réalisateur avec deux petits films un peu brouillons, « La Brune que voilà » et « Ravissante », dont il écrit également les scénarios.

Brouillons de quoi ? De la fameuse série des combattants de la 7ème compagnie. Le public rit aux éclats en assistant aux exploits de ces héros dont les répliques sont restées dans toutes les mémoires. Quel bricoleur ne s’est pas surpris à marmonner un jour ; « le fil rouge sur le bouton rouge, le fil vert sur le bouton vert… » ? Sans oublier, « Si je connaissais le con qui a fait sauter le pont ! » sorti de la bouche du Colonel Blanchet. Les esprits grincheux auront tout reproché aux aventures de Chaudard (Pierre Mondy) , de Tassin (Aldo Macione) et de Pithiviers (Jean Lefèbvre). Mais le public en redemande. Toutefois, le réalisateur refusera catégoriquement les ponts d’or offerts pour qu’il signe un 4ème volet.

La revanche de l’homme de scène

S’il n’a pas été très attiré par le cinéma, Robert Lamoureux fut davantage un homme de théâtre. En début de carrière, il joua ces chefs-d’œuvre que sont « Knock » de Jules Romain, « Désiré » de Sacha Guitry, « Domino » de Marcel Achard, « Le Dindon » de Georges Feydeau… En 1981, sa prestation dans « Diable d’homme » lui vaut d’être honoré de l’Archange du théâtre français.

Auteur de quatorze pièces, il les joua devant nous pour notre plus grand plaisir. Certaines ont marqué définitivement la mémoire des inconditionnels du théâtre de boulevard. Ainsi , « La Soupière » dans laquelle devait faire tomber Elvire Popesco et d’où sortira finalement (et triomphalement) Françoise Rosay, avant qu’elle ne passe la cuillère à Denise Grey ! « Frédéric, l’amour foot », jouée en pleine affaire OM / Valenciennes. Citons encore « Si je peux me permettre… » en 1996, « Le Charlatan » en 2002, etc.

Pour la postérité

Pour lui rendre un hommage complet, pensons à ses nombreux poèmes, ses monologues , ses chansons, et à son autobiographie, « Par trente-six chemins », parue en 1999.

Notre sympathique amuseur nous a quittés le 29 octobre 2011, après avoir subi de douloureuses opérations. Tous ses amis et partenaires se sont retrouvés en l’église de Boulogne-Billancourt pour lui adresser un dernier adieu. Il repose à jamais à Neauphle le Vieux, aux côtés de son épouse Magali qui l’attendait depuis un an.

Saint-Mandé garde la mémoire de cet enfant de la rue Lacoste, actuelle rue de l’Abbé-Pouchard, en inaugurant, en 1986,  un conservatoire municipal à son nom. Monsieur Robert Lamoureux, officier de la Légion d’Honneur, avait reçu en 2009 la médaille de vermeil de la Ville de Paris. 

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